Révision de la Constitution au Bénin : « …entre la légalité et la réalité, l’écart peut être très large… »

Interview

La Révision de la Constitution béninoise intervenue dans la nuit du 31 octobre au 1er Novembre 2019, a suscité une vague de commentaires au sein de la population. Les partisans justifient l’acte salutaire posé par les députés tous issus de la majorité présidentielle, tandis que les mécontents –pour la plupart l’opposition- crient à la manipulation et dénoncent le caractère catimini de cette révision. Le politologue Mathias Hounkpè, chercheur et  membre de la fondation Open Society, basée à Dakar revient dans cette interview sur cette actualité au Bénin qui selon ses propos pourrait mettre en danger la pérennité de certains des amendements qui sont adoptés par le Parlement. 

Les députés béninois ont à l'unanimité (83/83) modifié la Constitution béninoise du 11 décembre 1990. Quelle lecture faites-vous de cette modification...?

La révision de la Constitution (et d’ailleurs de toute Constitution) en soi, n’est pas un problème étant donné que la Constitution est en général considérée comme un contrat (entre les citoyens d’une cité) imparfait et incomplet. Par contre, les conditions de la révision posent d’énormes problèmes dont je cite 3 ci-dessous.

Premièrement, alors que de l’avis quasi-unanime, cette 8e Législature manque cruellement de légitimité, compte tenu de la non-inclusivité du processus électoral, elle  se permettre de réviser à elle seule la Constitution est moralement et même politiquement problématique.

Deuxièmement, recourir à la procédure d’urgence pour la révision de la Constitution, donne le sentiment que l’on veut surprendre, que l’on voudrait réviser subrepticement. Je pensais qu’au Bénin, on avait déjà dépassé la situation des pays où, les citoyens se rendent compte le matin que leur constitution a été révisée dans la nuit.

Troisièmement, faire passer des dispositions, dont certaines ont soulevé des polémiques lors des tentatives précédentes de révision de la constitution, sans aucun débat accentue l’illégitimité du produit qui en sortira.

Après les deux premières tentatives infructueuses depuis l'arrivée du Président Patrice Talon, cette nouvelle tentative a fini par payer...

Pour le Président Patrice Talon, il peut considérer que ses efforts ont finalement payé. Mais pour le Bénin et les béninois, l’illégitimité qui entache le processus et le résultat qui en sortira pourrait laisser un arrière-goût déplaisant pour dire le moins. Ce qui pourrait mettre en danger la pérennité de certains des amendements qui sont adoptés par le Parlement.

Dans les innovations apportées, le Bénin aura désormais un Vice-président comme en Côte d'Ivoire, au Nigeria ou aux États-Unis. N'est-ce pas une forme d'évolution démocratique?

La création d’un poste de Vice-présidence ne peut pas être considérée en soi comme un progrès. Ce qui compte, du moins dans un premier temps, c’est la contribution attendue de la création de ce poste au fonctionnement du cadre institutionnel démocratique (c’est-à-dire, la justification donnée). Mais c’est seulement dans un premier temps parce que comme vous le savez, entre la légalité et la réalité, l’écart peut être très large.

Ensuite, la raison avancée jusque-là – garantir l’alignement des élections – n’est pas, à mon humble avis, convaincante. L’on peut bien atteindre le même objectif sans nécessairement créer un poste de vice-président et donc éviter de dépenser les ressources publiques, si modiques soient-elles, pour rien.

Selon vous, le Bénin peut-il toujours se prévaloir de laboratoire de Démocratie en Afrique?

Un pays n’est pas appelé à demeurer un laboratoire de la démocratie pour toujours. Ce sont des évènements à un moment donné qui amènent les citoyens d’un pays à apporter des solutions aux défis du moment qui servent de modèles et inspirent d’autres.

Pour le reste, nous sommes sur le chemin aventureux vers les rivages des démocraties consolidées avec des hauts et des bas à l’instar de tous les autres pays. La manière dont nous nous relevons de certaines de nos chutes peut également servir de modèles et de sources d’inspiration pour d’autres (une sorte de laboratoire par intermittence).

 

Propos recueillis par Euloge NANGA